Les Pentatoniques dans le jazz : partie #2

Cet article est le deuxième volet d'une série consacrée à l'utilisation des gammes pentatoniques dans l'improvisation jazz. Dans le premier article, nous avons vu que lorsque l'on veut improviser sur un accord issu de l'harmonie de la gamme majeure, on peut utiliser la gamme pentatonique majeure commençant sur le Vème degré de la gamme majeure associée. Si vous n'avez pas lu l'article, je vous suggère de commencer par là :

Les gammes pentatoniques dans l'improvisation jazz : partie 1

Rappel : la gamme mineure mélodique

L'une des gammes les plus utilisées dans l'improvisation jazz est la gamme mineure mélodique. La figure suivante présente la gamme mineure mélodique de do :

Gamme de do mineur mélodique

Tout comme pour la gamme majeure, on peut associer sept modes à cette gamme mineure mélodique. Les plus communément utilisés en jazz sont:

  • Le premier mode : ionien♭3, que l'on utilise sur les accords de tonique mineurs
  • Le quatrième mode : lydien♭7 ou lydien dominant, que l'on utilise sur les accords de dominante
  • Le sixième mode : locrien♮2 que l'on utilise sur les accords demi-diminués
  • Le septième mode : locrien♭4 ou gamme altérée, que l'on utilise sur les accords de dominante

Gammes pentatoniques et gammes mineures mélodiques

Nous avons vu que dans la gamme majeure étaient contenues 3 pentatoniques, commençant sur le Ier, le IVème et le Vème degré de la gamme. Qu'en est-il pour la gamme mineure mélodique ?

Eh bien cette gamme ne contient qu'une seule pentatonique majeure, celle qui commence sur le IVème degré. Dans notre exemple, il s'agit de la gamme pentatonique de Fa :

Elle contient la tonique, la seconde (ou neuvième), la quarte, la quinte et la sixte (ou treizième) de la gamme. La figure suivante montre que les notes de la penta de Fa sont bien contenues dans la gamme mineure mélodique :

Utiliser des pentatoniques sur l'harmonie mineure mélodique

La régle qu'on avait établie dans l'article précédent au sujet des gammes majeures naturelles et de l'utilisation des pentatoniques peut se transposer à l'harmonie mineure mélodique. Sans ambiguïté puisque cette-fois ci la gamme mineure mélodique ne contient qu'une seule pentatonique, celle qui commence sur la IVème degré.

Pour tout accord issu de l'harmonie d'une gamme mineure mélodique, on peut improviser sur la pentatonique qui commence sur la quarte de la gamme.

  • Gamme de Ré mineur mélodique => pentatonique de sol
  • Gamme de Sol bémol mineur mélodique => pentatonique de do bémol (ou si)
  • Gamme de Si mineur mélodique => pentatonique de mi
  • etc....

Application dans l'improvisation : les accords mineurs de tonique

Dans les morceaux de jazz, on peut rencontrer des accords mineurs de tonique. Attention, tous les accords mineurs n'en sont pas : lorsque l'on rencontre dans un morceau des accords mineurs, il peuvent avoir différentes fonctions, notamment celle d'accord de sous-dominante.

Sur les accords de tonique mineure, on peut jouer le 1er mode de la gamme mineure mélodique (on dit souvent que l'accord est "mineur-majeur" car on joue une tierce mineure et une septième majeure). Du coup en terme de pentatonique, sur ces accords on peut jouer la pentatonique de la quarte de la gamme mineure mélodique associée d'après notre règle. Ainsi, sur un accord de tonique de la mineur-majeur, on pourra jouer la penta de Ré.

La pentatonique contient alors la quarte, la quinte, la sixte, la tonique et la neuvième de l'accord : pas mal ! Si vous avez un peu refléchi aux pentatoniques en lisant le premier article (sur l'harmonie de la gamme majeure) vous aurez peut-être remarqué que pour un accord mineur de sous-dominante de La, par exemple, on joue la pentatonique qui commence sur la quinte de la gamme majeure associée, donc la quinte de sol, donc ré également ! Sur les accords mineurs éolien par contre, la gamme sera différente.

Application dans l'improvisation : les accords de dominante

Nous en arrivons à l'utilisation la plus intéressante des pentatoniques. Sur les accords de dominantes, donc là ou il y a un maximum de tension, il y a plein de façon d'improviser. En jazz, certains modes sont fréquemment utilisés sur les accords V. Prenons l'exemple d'un accord de G7, et appliquons les règles précédentes pour trouver sur quelles pentatoniques on peut jouer.

Les accords V non altérés

Le plus simple et le moins tendu des modes est le mode mixolydien. Il s'agit du cinquième mode de la gamme majeure naturelle. C'est le cas que nous avons vu dans l'article précédent, sur l'accord G7 on peut jouer la pentatonique de sol : on est sur la gamme de do majeur, la quinte de la gamme est bien sol, donc penta de sol.

Pentatonique de sol

Les accords V#11

Il est assez courant d'exprimer la #11 (ou #4) sur un accord de dominante. Je pense tout de suite à la deuxième et à la quatrième mesures du thème "You don't know what love is" ou on entend cette couleur particulière. On utilise alors le fameux mode lydien♭7 ou lydien dominant (parfois aussi nommé mixolydien #11). Il s'agit du quatrième mode de la gamme mineure mélodique. Dans notre exemple, G7#11 sera donc associé à la gamme de ré mineur mélodique. Donc d'après notre règle, on peut jouer la penta de la quarte, donc de sol :

Pentatonique de sol

On retombe encore sur la pentatonique de sol. Donc dans notre système des pentatoniques, on ne pourra pas vraiment exprimer la couleur lydien dominant par rapport au mixolydien puisqu'on est sur la même pentatonique. Ça peut paraître triste, mais la bonne nouvelle c'est qu'on peut jouer la même penta (et ça sonnera bien) lorsque la section harmonique (le pianiste, le guitariste) jouent #11 ou jouent l'accord non altéré.

Les accords V "altérés"

On arrive à l'une des pentatoniques les plus intéressantes à jouer sur un accord de dominante. Lorsqu'on veut pleinement faire ressortir la couleur altérée, donc mettre un maximum de tension sur un accord, on joue souvent la fameuse gamme altérée (qui correspond au mode locrien♭4). C'est la fête de toutes les altérations : on réunit b9, b13, #9, #11 dans une tension presque mystique. Il s'agit du septième mode de la gamme mineure mélodique. Dans notre exemple G7alt sera donc associé à la gamme de La bémol mineur mélodique. D'après notre règle, on peut jouer la pentatonique de la quarte, donc de ré bémol :

Pentatonique de ré bémol

L'avantage de cette pentatonique est qu'elle exprime bien toutes les altérations, on va donc avoir une sonorité presque un peu "out" en l'utilisant, en évitant le piège du chromatisme. Je vous encourage à l'essayer pour la faire sonner un petit peu dans tout les sens.

Les accords Vsus4♭9

Il y a une dernière pentatonique dont j'aimerais parler ici, c'est celle qu'on peut utiliser sur un accord de dominante Xsus4♭9. Il s'agit d'une très belle couleur, associée au mode phrygien♮6, deuxième mode de la gamme mineure mélodique. Dans notre exemple, cela revient à jouer la gamme de Fa mineur mélodique sur un accord de sol (une notation possible de l'accord serait Fm/G). Dans ce cas on peut jouer la pentatonique commençant sur la quarte de la gamme, donc pour nous si♭ (la quarte de fa).

À noter que la pentatonique ne fait pas sonner la neuvième bémol. Elle contient la neuvième dièse et surtout la quarte. Attention donc à ce que jouent les autres musiciens : l'idéal est que le pianiste ou le guitariste expriment la couleur sus4♭9. Sur un voicing très standard pour G7, par exemple, juste tierce/septième, il risque déjà d'y avoir un petit frottement entre le si bécarre et le do. Ce n'est pas incompatible mais il faut le savoir.

J'aime beaucoup jouer cette pentatonique mais je suis pianiste, donc j'ai la chance de pouvoir aussi adapter le voicing qui va dessous. Parlez-en à vos accompagnateurs, dans le doute !

Et les accords V13♭9 ?

Les plus boppeurs d'entre vous se posent surement cette question ! Si vous aimez la couleur qu'apportent la ♭9 et la treizième juste sur un accord de dominante, il n'y a pas de pentatoniques associées. Dans ces cas là on utilise très souvent la gamme demi-ton/ton (ou "gamme diminuée") qui ne contient naturellement aucune pentatonique. Peut-être que j'écrirais un article dessus !

Mise en pratique : jouer les pentatoniques sur une grille

Après la théorie, je vous propose de prendre la grille d'un thème et de voir quelles pentatoniques on peut utiliser. Et je vous conseille de faire l'exercice de ne jouer que des pentatoniques, sur tous les accords. Ça vous familiarisera avec leur utilisation.

Prenons la première moitié du standard "There will never be another you" écrit pour des instruments en si♭ comme le saxophone ténor ou soprano.

Analyse de la grille

Faisons une rapide analyse de ces quatre lignes. Le morceau est dans la tonalité de Fa majeur. Il module en do majeur et en si bémol majeur, repasse rapidement par le Fa majeur, puis en do pour la dernière ligne, avant de repasser en Fa. On a donc trois tonalités. D'après ce qu'on a vu, on s'attend déjà à jouer les trois pentatoniques associées à ces trois tonalités :

  • Pentatonique de do pour Fa majeur
  • Pentatonique de sol pour Do majeur
  • Pentatonique de fa pour Si bémol majeur

Analyse ligne par ligne

Je vous propose (il existe d'autres options) de jouer les accords de septième de la grille avec la couleur altérée.

Sur l'accord de mi demi-diminué, on peut jouer un fa bécarre ou un fa dièse. Celà correspond à exprimer soit le mode locrien (septième mode de la gamme majeure) ou le mode locrien♮2 (sixième mode de la gamme altérée). Donc pour mi, cela correspond à la gamme de Fa majeur ou bien de Sol mineur mélodique. Mais dans les deux cas, notre règle nous fait retomber sur la même pentatonique : pratique !

Dans mon exemple l'accord de F13 est remplacé par un accord 7 altéré, comme l'accord A7 de la ligne précédente. On utilise donc la pentatonique du triton (c'est une petite règle facile à retenir qui découle de ce qu'on a vu : la gamme altérée étant le septième mode de la gamme mineure mélodique). On va donc jouer la pentatonique de Si sur un accord de F7 : la tension musicale est énorme !

L'accord de Mi bémol (#11) est un accord lydien, c'est le IVème degré de Si bémol majeur, tonalité dans laquelle on vient d'atterir. Donc on y reste tranquillement.

On repasse dans la tonalité de do majeur ici. On pourrais altérer l'accord G7, d'ailleurs on aurais pu le faire aussi à la ligne 2, mais dans le thème l'accord est mixolydien, non altéré. Je propose quand même de l'altérer à la mesure suivante pour créer un peut de tension, et surtout on voit se dessiner un parallélisme intéressant : on passe de la pentatonique de Ré bémol à la pentatonique de Do !

Essayez !

Essayez de mettre un play-along et de jouer cette grille (et d'autres) en utilisant uniquement des pentatoniques. L'effet est intéressant, ça donne plus d'espace. En plus, quand on connaît bien les 12 et qu'on prend l'habitude de les utiliser, ça permet de jouer sur n'importe quel accord. Il ne faut pas en abuser par la suite, en mettre partout et systématiquement deviendra surement un peu ennuyeux à terme. Mais ça vaut le coup de les intégrer dans son vocabulaire !

Comment travailler les pentatoniques ?

C'est le sujet du prochain article... à bientôt pour la suite !

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Les auteurs

Pauline Eveno
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Maxime Carron
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Sylvie Leys
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